De l’ultra endurance à l’ultra confort : la course à pied un sport inné ?
2 juin 2024
6 min de lecture
« La course de fond était vénérée parce qu'elle était indispensable ; c'était notre moyen de survivre, de prospérer et de nous répandre à travers la planète. Tu courais pour manger et pour éviter d'être mangé ; tu courais pour trouver un partenaire et l'impressionner, et avec lui ou elle tu partais pour commencer une nouvelle vie ensemble. Tu devais aimer courir, sinon tu ne survivais pas pour aimer autre chose. […] Nous sommes nés pour courir ; nous sommes nés parce que nous courons. Nous sommes tous des gens qui courent, comme les Tarahumara l'ont toujours su. »
Loin du confort matériel et de l’abondance de notre monde contemporain, c’est dans sa quête de réponses face aux douleurs physiques éprouvées durant l’effort que l’écrivain et journaliste Christopher McDougall part étudier les Tarahumara, une population autochtone du Nord du Mexique qui a fait de la course à pied son mode de vie.
A l’heure où commander à manger sur Uber Eats nécessite seulement de faire trois pas jusqu’à son palier pour se nourrir, il est facile et presque « normal » de considérer que la course est devenue le loisir d’une minorité d’individus à la poursuite de rien d’autre que le « bip » de leur chronomètre ou la recherche de reconnaissance sur l’application Strava. En réalité, la course à pied est sans doute l’activité la plus consubstantielle à notre existence du fait même qu’elle est responsable de notre survie à travers les années. Mieux, l’ultra-trail ou la course longue distance seraient des disciplines presque naturelles pour chacun d’entre nous grâce à la simple évolution de notre espèce à travers le temps.
Dans cet article, je tâcherai de déconstruire brièvement le présupposé selon lequel la course est « mauvaise pour les genoux » comme on l’entend souvent dès lors que l’on se met à courir. Soit, je m’attellerai à déconstruire le paradigme ou l’idée selon laquelle le confort physique dans l’instant présent est à rechercher à tout prix alors même que lesdites « blessures » font souvent parties intégrantes du processus de progression. Plus encore, je développerai en quoi la course permet de reporter son attention sur soi en apprenant par l’inconfort à se connaître physiquement. Mon but à travers cet écrit n’est pas d’imposer une vision des choses mais de tenter de contribuer à une réflexion en y apportant matière à penser. Je noterai également que cet article s’inscrit dans la continuité de mes deux derniers articles qui visent à promouvoir des idées et philosophies alternatives à nos modes de vie occidentaux contemporains.

De l’ultra endurance à l’ultra confort : la perte de notre identité de « coureur inné ».
Dès lors que l’on débute la course à pied, les maximes telles que « courir c’est mauvais pour les genoux » se fraient rapidement un chemin vers nos oreilles. Mais, la course à pied et plus encore, l’ultra endurance sont des disciplines bien plus « naturelles » pour l’être humain que de passer des heures sur un banc d’amphithéâtre ou assis dans un bureau. Notre époque contemporaine, du moins dans nos sociétés occidentales est caractérisée par la maximisation d’un dit « confort » responsable de la minimisation de nos efforts physiques et intellectuels. Dès le réveil, on s’assoit pour déjeuner, on s’assoit pour attendre un bus dans lequel on s’assiéra pour mieux s’asseoir dans notre lieu d’étude ou de travail quelques minutes plus tard. Il nous suffit ensuite de commander à manger depuis une chaise ou un canapé pour être servit et déguster sans grâce un repas qui nous donnera toute l’énergie presque non nécessaire pour faire les trois pas jusqu’au banc de l’arrêt de bus. Bien qu’étant une simple caricature du quotidien d’un grand nombre d’êtres humains desquels je ne m’exclus pas, notre mode de vie sédentaire et confortable a sorti de nos mémoires le passé de maîtres de l’endurance en course à pied qui nous caractérisait.
Alors qu’un simple écureuil peut rivaliser avec notre espèce sur un sprint, nous dominons presque l’entièreté du règne animal dans notre capacité à courir sur de très longues distances. Avant d’être sédentaires ou autrement dit, avant que nous nous établissions dans des lieux fixes, nos ancêtres étaient des chasseurs cueilleurs qui pratiquaient la chasse à l’épuisement. Presqu’aucun animal ne savait courir sur des dizaines de kilomètres sans devoir s’arrêter pour permettre à son corps de se refroidir ou sans être restreint par d’autres contraintes physiologiques. Dès lors, nos avantages physiologiques telle que la capacité de nos glandes sudoripares à nous faire transpirer pour refroidir notre organisme ou encore la longueur de nos tendons et la manière dont sont faites nos fesses font de nous de véritables athlètes d’endurance. Il suffit de partir courir plusieurs heures avec son chien pour remarquer qu’il sera obligé de s’arrêter à plusieurs reprises pour refroidir son corps par le biais de sa langue. C’est notamment à l’issue de ces observations que Christopher McDougall voit l’être humain comme un coureur inné. Evidemment, la chasse à l’épuisement a décliné à mesure que Sapiens s’est sédentarisé pour se tourner vers l’élevage et l’agriculture. De fait cette pratique ancestrale qui faisait de nous des fondeurs imbattables ne trouve plus sa place dans nos sociétés occidentales mais perdure tout de même dans certaines parties du continent africain.
Si la pratique de la course semble être innée ou du moins, le fruit de notre évolution, le corps humain est une machine tellement bien faite qu’il est aujourd’hui difficile pour nous dans une société de confort de réactiver nos capacités de coureur d’endurance. En effet, notre structure biologique s’est adaptée au cours de l’évolution pour nous permettre de passer à travers les famines ou les hivers difficiles en stockant notamment du gras. De fait, « dans un monde d’abondance l’être humain est assez intelligent pour ne pas s’épuiser à rien faire. » comme le souligne le fondateur de la Clinique du Coureur Blaise Dubois dans un entretiens intitulé « Nous sommes nés pour courir tous les jours ». Autrement dit, notre corps cherche constamment à s’économiser au maximum pour survivre. C’est d’ailleurs pour cela que lorsque l’on arrête une activité physique sur une longue période, nos muscles se rétrécissent pour consommer moins d’énergie. Presque naturellement donc, il est difficile pour l’humain sédentaire de se remettre à la course d’endurance aujourd’hui et ce malgré ses prédispositions physiologiques à la course de fond.
Repenser le rapport à la « blessure » : du confort à court terme au « bien-être » à long terme.
De même que la sur-aseptisation de l’environnement de l’enfant ne lui permet pas de développer son système immunitaire correctement, le confort sédentaire est plus délétère à long terme que la pratique quotidienne de la course à pied. Selon l’Organisation Mondiale de la Santé, « la sédentarité représente l’un des principaux facteurs de risque de mortalité liée aux maladies non transmissibles. Les personnes ayant une activité physique insuffisante ont un risque de décès majoré de 20 % à 30 % par rapport à celles qui sont suffisamment actives. ». Il apparaît dès lors clair que la course à pied comme activité quotidienne comme toute autre activité physique est largement plus bénéfique que l’inactivité physique. Autrement dit, une sensation d’inconfort ressentie durant l’activité physique est plus bénéfique à long terme que le confort sédentaire.
Pour en revenir à la course, débuter dans ce sport est souvent synonyme d’un grand nombre de blessures comme les périostites et tout un tas de tendinopathies. Cependant, ce type de blessures, si elles ne sont pas poussées à l’extrême, n’ont rien d’assez alarmant pour décourager la pratique de la course à long terme. Pour vulgariser une tendinite, on peut la définir comme une inflammation d’un tendon en réponse à une sollicitation excessive de celui-ci qui peut être liée à différentes causes. Mais derrière le caractère barbare du nom de ce type de blessures, celles-ci ne sont que des alertes du corps selon lesquelles nous devons adapter notre pratique à court terme pour lui laisser le temps de s’adapter sur le long terme. Evidemment, les blessures ne sont jamais à prendre à la légère. Cependant, les douleurs et l’incommodité dont elles sont la source devraient plus être perçues comme le processus normal d’apprentissage de la connaissance de soi plutôt que des monstres abstraits seulement synonymes d’inconfort.
Alors, bien que subordonnés au confort tant appréciable de nos sociétés contemporaines, se confronter à l’inconfort par le biais de la course d’endurance s’avère être le moyen le plus simple et « inné » de comprendre comment l’inconfort à court terme peut s’avérer être la racine d’une forme de « confort » plus sain à long terme. Mieux, il semble que l’être humain n’ait pas perdu ses capacités de coureur d’ultra endurance et que les athlètes Kilian Jornet, Courtney Dauwalter ou encore Eliud Kipchogue, malgré leurs prédispositions physiologiques et leurs performances presque surnaturelles ne sont que le reflet de ce que chacun d’entre nous serait capable de réaliser. Je n’insinue pas que nous puissions tous devenir des athlètes à leur niveau, loin de là, mais, que l’on peut tendre grâce à notre physiologie faite pour la course d’endurance à renverser au moins les préjugés selon lesquels l’être humain est un animal de confort.
Paul Serrano
Sources et ressources complémentaires :
Livres :
Born to run : Christopher McDougall
Sites et études :
La clinique du coureur : https://lacliniqueducoureur.com/
Organisation mondiale de la santé : https://www.who.int/fr/news-room/fact-sheets/detail/physical-activity



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