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Avoir plus avec moins : penser le minimalisme à l’ère du capitalisme

Photo du rédacteur: Paul Serrano
Paul Serrano
12 juin 2023
6 min de lecture

Dernière mise à jour : 5 oct. 2023

« Mieux vaut finir qu’entretenir », « Plus on reprise, moins on se grise ». Voilà deux maximes répétées en boucle durant le sommeil des enfants, leur donnant l’économie comme une fin en soi destinée à les occuper tout au long de leur vie. Deux maximes tirées de la dystopie Le Meilleur des Mondes dans laquelle l’écrivain Aldous Huxley décrit une civilisation gouvernée par un Etat mondiale qui fait primer le bonheur des individus notamment par le biais d’une consommation sans limite. Dans son ouvrage, le divertissement et le plaisir notamment par la consommation, sont les doctrines qui détournent les individus de leurs maux. Un moyen également de faire taire une forme de liberté par la promesse d’un plaisir sans fin. Pure dystopie ou reflet d’avenir ?
Aujourd’hui, la possession d’objets de quelque nature qu’ils soient s’est imposée comme une marque de réussite et d’intégration sociale. Plus qu’utiles à nos vies, nombres d’objets nous permettent de nous identifier à des communautés d’appartenance. Le travail premier, et, sans doute l’un des plus important de nombre des entreprises et marques qui priment sur le marché est de façonner la croyance en la valeur des objets qu’elles produisent. Le contexte actuel dans lequel nous évoluons nous amène cependant à nous interroger sur notre relation aux objets. Entre l’imminence d’une crise sociale et écologique et la question des moyens pour y remédier, l’idée d’un mode de vie dit « minimaliste » parait intéressante à étudier.
A travers cet article, je tâcherai de déconstruire un certain rapport à l’objet en retraçant l’histoire de la construction des croyances en la valeur des objets pour tenter de comprendre comment nous sommes devenus possédés par les objets plus que nous les possédons. Dans cette dynamique je parlerai de ce que l’on peut qualifier d’une doctrine minimaliste en la nuançant pour la rendre plus applicable dans nos quotidiens. Ainsi j’évoquerai l’idée de « rationalisme » plutôt que de prôner un « minimalisme radical ». Mon but à travers cet écrit n’est pas d’imposer une vision des choses mais de tenter de contribuer à une réflexion en y apportant matière à penser. Je noterai également que plus que les objets matériels en eux même, mon article vise à questionner notre rapport à la possession.

Posséder ou être possédé ? Une histoire de croyance en la valeur des objets.

Pour tenter de comprendre notre rapport actuel aux objets, nous nous devons de faire un bref détour dans le passé. Les premiers objets d’origine humaine font leur apparition dans les sociétés de chasseurs cueilleurs il y a de cela 2.5 millions d’années. On parle alors plutôt d’outils. Le mot outil que l’on utilise pour désigner les premiers objets fabriqués par la main de l’Homme nous vient tout droit du latin uti qui signifie « utiliser » et qui a donné le mot « utile ». Ces premiers objets avaient en effet pour propriété de relever de l’utile, voir, du nécessaire. En effet, ils servaient en grande partie à la chasse. Jusqu’ici, rien de surprenant.
L’évolution majeure dans la conception que l’on se fait des objets et de nos possessions matérielles nous vient tout droit d’un changement considérable dans le cours de l’histoire d’Homo Sapiens : la sédentarisation. C’est lorsque sapiens commence à se grouper dans des « villages permanents », il y a de cela 12000 ans, que notre rapport à la possession est complètement changé. La sédentarisation est la marque d’un premier attachement à l’objet, au matériel, un premier attachement à la propriété. Plus encore, la sédentarisation laisse place à la Révolution Agricole, et, le travail manuel de la terre devient structurant de la vie des Hommes. Le blé devint le maitre de l’Homme plus que l’Homme en était le maitre. C’est une des idées avancées par l’historien Yuval Noah Harari dans son ouvrage intitulé Sapiens : une brève histoire de l’humanité. Tout comme l’histoire du blé, nos possessions seraient devenues nos maitres plus que nous ne les asservissons. Contraints de vivre à leur rythme, contraints de les entretenir, de les protéger, il se pourraient que nos biens soient progressivement devenus une source de maux et d’angoisse plus que de satisfaction.
Avec l’essor de l’économie capitaliste au XVIIe siècle et sa pérennisation au sein des modes de production durant les siècles suivant, la possession matérielle devient presque synonyme de réussite sociale. De même que la monnaie n’a de valeur que dans nos esprits, nombre de nos possessions matérielles n’ont de valeur que celle qu’on leur invente ou leur accorde communément. En effet pour Yuval Noah Harari, « Coquillages et dollars n’ont de valeur que dans notre imagination commune. Leur valeur ne tient pas à la structure chimique des coquilles et du papier, ni à leur couleur, ni à leur forme. Autrement dit, la monnaie n’est pas une réalité matérielle, mais une construction psychologique. Elle opère en transformant la matière en esprit ». La particularité et la nouveauté du capitalisme est le fait qu’il présente l’accumulation de biens et de possessions matérielles comme la norme ou plutôt comme le but. Ainsi, la possession du nombre et non plus de l’utile ou du nécessaire s’impose comme clé de la réussite sociale. Pour être heureux, satisfait et confortable, désormais, chacun devrait posséder quantité de biens. C’est de cette manière que je considère que l’on serait aujourd’hui plus possédé par nos biens qu’on ne les possède.


Le minimalisme, un moyen de se libérer de l’emprise de nos possessions ?

Contrairement aux présupposés sur le minimalisme, celui-ci est difficile à définir car il comporte en réalité une dimension subjective. Le minimalisme n’a pas pour but en soi de réduire au minimum toutes ses possessions. Comme on peut l’imaginer, le minimalisme désigne tout de même l’idée de diminuer la masse de ses possessions pour n’en conserver que « l’essentiel ». L’essentiel relève partiellement du subjectif, ainsi, le minimalisme a pour objectif de nous permettre d’apprécier pleinement ce qui nous est réellement précieux. Avec l’essor de la croyance dans laquelle la réussite sociale relève en partie de nos possessions matérielles, la possession d’objet est devenue une source de valorisation de soi auprès de l’autre. De fait, dans le cas de la possession d’objets, plus on accumulerait d’objets pour faire valoir nos qualités dans des relations sociales, plus les objets eux-mêmes deviendraient nos qualités. Aujourd’hui, on se défini socialement en grande partie par nos possessions matérielles. Ce que je nommerai alors « les qualités matérielles » (relatives à nos possessions matérielles) se sont vu triompher dans les relations sociales au détriment des qualités humaines. C’est pourquoi, faire le tri et comprendre quels sont nos essentiels s’imposent comme pistes d’un retour à l’individu en tant que qualité humaine. Etants étudiants, les marques de vêtements et de téléphones, sont par exemple des facteurs d’intégration visibles au quotidien. Pourquoi achète-t-on le dernier IPhone, la dernière casquette Ralph Lauren, ou, le dernier pull Carhartt ? Parce qu’au-delà de la simple appréciation esthétique de ceux-ci, ils sont des facteurs d’intégration sociale.
Bien que la définition du minimalisme soit assez nuancée, il est présenté communément comme très radical. C’est pourquoi je préfère l’aborder sous le prisme d’un certain rationalisme plutôt qu’un minimalisme total. D’autant plus que je suis moi-même loin d’avoir réduit mes possessions matérielles à l’essentiel. Posséder avec raison parait alors plus abordable, du moins, dans un premier temps. Si vous m’avez suivi, posséder avec raison va de paire avec l’idée de se présenter socialement plus par ses qualités humaines que matérielles, soit, essayer d’être reconnu non pas par ses possessions matérielles, mais, par ses qualités humaines. Il est également fondamental de souligner le sentiment prenant de liberté qui découle du fait de s’affranchir du royaume de l’objet. Posséder moins nous permet d’être moins anxieux à propos de nos affaires et surtout d’apprécier pleinement celles qui nous sont réellement chères. Je crois en ce sens que posséder moins serait un moyen de retourner à l’essence des relations humaines en redonnant place à la parole comme structurante des relations sociales plutôt que celles-ci gravitent autour des possessions. Ainsi, posséder moins pour un ensemble d’individus pourrait permettre un premier pas vers une égalité des chances dans la perspective d’un retour à la primauté des qualités humaines dans les relations sociales. Il y a évidemment une multitudes d’autres facteurs à considérer dans l’organisation des relations sociales.
Le minimalisme se fait connaitre peu à peu notamment pour sa qualité dite « écologique ». Plus qu’un mode de vie ou un moyen de repenser les relations sociales, il s’impose progressivement dans le panel des solutions pour face à la crise écologique qui façonne le XXIe siècle. Repenser son nécessaire c’est également repenser sa consommation. Dans cette perspective, posséder moins anime l’espoir d’un pouvoir collectif d’atténuation des conséquences de la crise environnementale et climatique qui nous guette.


Enfin, le royaume de la possession ne parait pas si loin. Plus encore, il est possible que l’on se fraie aujourd’hui un chemin en son sein. Loin de n’être qu’une dystopie, la fiction d’Aldous Huxley ne relève peut-être plus uniquement de l’imaginaire si l’on ne parvient à redonner aux qualités humaines leur primauté dans les relations sociales. Si notre plaisir s’accoude à la consommation et que notre statut continue de dépendre en partie de nos possessions matérielles, qu’adviendra-t-il de nos attributs purement humains ?




Paul Serrano


Sources et ressources complémentaires :

- Eric Flag le Minimalisme : https://youtu.be/Cnw70UCViqk
- Documentaire Netflix n°1 : "Minimalism : A documentary about the important things"
- Documentaire Netflix n°2 : "The Minimalists : Less is now"
- Yuval Noah Harari : Sapiens : une brève histoire de l'humanité
- Aldous Huxley : Le meilleur des monde.


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